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Rencontre avec Sophie Iborra

Une rencontre autour du sujet des femmes dans le monde de l'entrepreneuriat

Sophie Iborra, entrepreneuse pendant 15 ans et aujourd’hui journaliste et conseillère experte sur les questions d’engagement et d’inclusion auprès de la direction du groupe la Tribune et La Tribune Dimanche, ainsi que son podcast Les héritières partage son expérience et son regard sur ces dynamiques encore très présentes.

Dans votre parcours entrepreneurial, avez-vous senti que le fait d’être une femme influençait la manière dont vous êtes perçue ou jugée ?

Oui, surtout au début de mon parcours. Lorsque j’ai créé ma première agence de communication, j’étais une femme, jeune, dans un univers entrepreneurial encore très
masculin. Il y a trente ans, les femmes cheffes d’entreprise étaient assez rares. Cela suscitait à la fois de la curiosité… et une forme de scepticisme. La question implicite était souvent : est-elle vraiment capable ? Quand on entreprend dans ces conditions, on doit construire sa légitimité (c’est le cas pour tous les chefs d’entreprises) mais pour une femme c’est plus que les autres. D’autant que l’on évolue dans des cercles où les interlocuteurs sont majoritairement des hommes, avec très peu de modèles féminins auxquels s’identifier à l’époque.
Il y avait aussi un autre regard, plus discret mais bien réel : celui porté sur l’apparence. Une femme dirigeante est souvent davantage observée, commentée, scrutée. Là où un
homme est spontanément jugé sur sa vision ou ses résultats, une femme doit parfois rappeler que sa compétence ne se mesure pas à son apparence. Si je devais résumer cette période, je dirais simplement que quand on est une femme entrepreneuse, on comprend assez vite qu’il faut souvent convaincre un peu plus longtemps… et un peu
plus fort

Avez-vous déjà ressenti que l’erreur vous était moins « permise » ?

Oui, je l’ai ressenti. Mais avec le recul, je pense que la question est plus complexe qu’elle n’y paraît. Une part de ce sentiment vient peut-être du regard extérieur, mais une autre vient aussi de l’exigence que l’on s’impose à soi-même. Pendant longtemps, les femmes ont intériorisé l’idée que l’autorité, la prise de décision ou la capacité à diriger étaient des qualités plutôt masculines. Même si les choses évoluent, ces représentations continuent parfois d’agir inconsciemment. Cela peut créer une forme de pression supplémentaire : on veut prouver que l’on est légitime, et donc éviter l’erreur à tout prix. On le voit très bien dans la manière d’aborder l’entrepreneuriat. Beaucoup de femmes attendent d’avoir réuni toutes les compétences, toutes les garanties, toutes les conditions avant de se lancer. À l’inverse, les hommes sont souvent plus enclins à avancer même s’ils ne maîtrisent pas encore tout, en considérant qu’ils apprendront en chemin. Au fond, la question n’est peut-être pas seulement celle du droit à l’erreur, mais de la manière dont chacun se sent autorisé à essayer. Et c’est précisément là que les représentations culturelles jouent encore un rôle.

Pensez-vous qu’on attend encore des femmes dirigeantes qu’elles soient plus douces ou plus conciliantes ?

Oui, parce qu’au fond c’est ce l’on on attend encore des femmes, dirigeantes ou pas ! Il y a cette idée tenace selon laquelle la nature des femmes est d’être douce, discrète, disponible, à l’écoute…. De la même façon qu’on attend des hommes qu’ils soient courageux, affirmés et conquérants… Tout cela est profondément ancrée dans notre représentation collective. Des qualités comme l’autorité, la pugnacité ou l’ambition restent encore spontanément associées au masculin. Lorsqu’un homme les incarne, cela paraît naturel. Lorsqu’une femme les revendique, cela peut parfois surprendre, voire déranger. Et ce regard ne vient pas uniquement des hommes : certaines femmes elles-mêmes peuvent avoir intériorisé ces codes. Ces représentations s’enracinent très tôt. Pendant longtemps, on a encouragé les garçons à prendre des initiatives, à diriger, à s’affirmer. Les filles, elles, ont davantage été valorisées pour de toutes autres capacités. Autrement dit, on n’a pas toujours appris aux filles à se penser comme des leaders. Heureusement, ces modèles évoluent. Mais il reste encore du chemin pour que l’autorité ou l’ambition portées par une femme soient perçues comme une évidence plutôt que comme une exception.

Selon vous, les codes du monde entrepreneurial restent-ils majoritairement masculins ?

De moins en moins, et c’est une évolution très positive. D’abord parce que les femmes sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à entreprendre et à prendre des responsabilités économiques. En France, environ 42% des chefs d’entreprise sont des femmes. À la différence que leurs entreprises sont pour l’immense majorité des TPE, et que dans le secteur des nouvelles technologies elles ne sont que 11% ! Ce qui est sûr c’est que par leur présence et leurs résultats, elles démontrent chaque jour qu’elles ont toute leur place dans cet écosystème. De plus elles portent une approche différente de l’entreprise. Dans une économie en pleine transformation, marquée par les enjeux environnementaux, sociétaux et territoriaux, beaucoup de femmes entrepreneures changent peu à peu les codes. Elles sont nombreuses à développer des projets à forte valeur ajoutée sociale ou environnementale, avec une volonté très claire : créer de l’activité, bien sûr, mais aussi être utiles et contribuer à des transformations positives.

Enfin, les femmes ont su progressivement construire leurs propres dynamiques de réseau. Les initiatives se multiplient, les solidarités se renforcent, et des communautés d’entrepreneures se structurent pour partager des expériences, mobiliser des ressources et accompagner la réussite des projets. Au fond, l’évolution est double : le femmes prennent peu à peu leur place dans l’économie, mais elles contribuent aussi à faire évoluer la manière même de concevoir l’entreprise

L’ambition est-elle encore perçue différemment chez les femmes ?

Il est clair que cette différence existe. Lorsqu’un homme affiche de l’ambition, cela est généralement interprété comme une qualité naturelle de leadership. Chez une femme, cette même ambition peut susciter davantage d’interrogations ou être jugée plus sévèrement. Là aussi cela tient à des représentations anciennes qui continuent d’influencer, souvent inconsciemment, notre manière de juger les comportements. Pourtant, l’ambition n’est rien d’autre que la volonté de construire, de transformer et d’aller plus loin. On le voit aussi dans la manière dont les femmes parlent de leurs propres entreprises. Beaucoup utilisent spontanément des expressions comme « ma petite entreprise » ou « mon petit business ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : il traduit parfois une forme de retenue dans la manière de se projeter. De fait, la majorité des entreprises créées par des femmes sont des TPE ou des PME, et plus la taille des entreprises augmente, moins on trouve de femmes à leur tête. Bien sûr, cela s’explique par plusieurs facteurs structurels, l’accès au financement, les réseaux, les trajectoires professionnelles. Mais il existe aussi un enjeu plus culturel : s’autoriser à penser grand, à viser l’international, à imaginer des projets de grande ampleur. Et au fond, l’entrepreneuriat repose précisément sur cela : une ambition au service d’un projet. Il n’y a donc aucune raison qu’elle soit valorisée chez les uns et questionnée chez les autres.

À travers son parcours et son analyse, Sophie Iborra rappelle que l’entrepreneuriat reste encore marqué par certaines représentations. Mais les lignes évoluent peu à peu. À mesure que les femmes prennent leur place et assument leurs ambitions, elles contribuent aussi à redéfinir les codes d’un monde en changement.

 

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